Voici un extrait vidéo d’une chanson de Maurice Chevalier, reprise avec humour par Jacques Dutronc dans une émission de télévision de la fin des années soixante. Sous la vidéo, vous trouverez les paroles telles qu’elles sont chantées : les e muets non prononcés sont notés en gras, et les mots sautés sont indiqués par des cercles .
 

 

Dans la vie ◎ ◎ faut pas s’en faire
Moi, je ne m’en fais pas
Ces petites misères
Seront passagères
Tout ça s’arrangera
 
Je n’ai pas le caractère
A me faire du tracas
Croyez-moi sur terre
Tout ça s’arrangera
 
Héhé héhé héhé

 
La phrase « Dans la vie, faut pas s’en faire » signifie « Il ne faut pas se faire trop de soucis ». Entendue dans la version de Maurice Chevalier par nos grands-parents, puis à la télévision dans des versions d’autres chanteurs, cette phrase a tellement été répétée qu’elle est devenue une sorte de symbole de l’optimisme.
 
Dans ma transcription des paroles, les deux montrent les mots non prononcés. Le plus facile à deviner est le second, qui est le NE de la négation (présenté il y a quelques jours ici ). Par contre, le premier mot manquant est sûrement un peu plus difficile à deviner: il s’agit du pronom personnel il.
 
Contrairement à certaines langues dans lesquelles l’omission du pronom sujet est fréquente, le français admet rarement la disparition complète du sujet.
 
Voici pourquoi : en général la forme verbale seule ne permet pas de dire quel est le sujet du verbe. Par exemple Je chante et Il chante s’écrivent et se prononcent de manière identique. Et quand le pronom personnel n’est pas prononcé, le même verbe prend une autre signification. Chante est un impératif signifiant « Je veux que tu chantes ».Ainsi donc, la présence ou l’absence du sujet modifie beaucoup le sens du verbe. C’est pourquoi il est très rare de ne pas prononcer le sujet.
 
Alors comment se fait-il que dans la phrase « Dans la vie, faut pas s’en faire » la suppression du pronom personnel est possible?
 
La réponse est simple: le pronom personnel il n’est pas prononcé quand son absence ne peut pas créer de confusion. Dans la plupart des cas, il disparait quand il accompagne un verbe impersonnel. Les verbes impersonnels sont des verbes qui n’admettent pas d’autre sujet que la 3e personne du singulier. C’est le cas du verbe FALLOIR (on ne peut pas dire ou écrire *Je faux, *Tu faux, *Nous fallons, etc.). Comme il n’y a pas d’autre possibilité de conjugaison: «Faut pas», très souvent utilisé en français familier, est immédiatement compris comme «Il ne faut pas».
 
Pour finir, voici autres exemples très fréquents de suppression du sujet impersonnel :Il vaut mieux partir maintenant. Il y a quelqu’un ? Il ne fait pas chaud. (Faire n’est pas un verbe impersonnel, mais « il fait chaud », « il fait beau », « il fait froid », etc. sont des emplois impersonnels).
 
Enfin, dans un prochain article je montrerai comment la disparition de il est parfois possible avec des verbes personnels.